Mexique : « Nous allons offrir à ces connards un 2015 qu’ils ne seront pas près d’oublier ! »

marcha26septembre

Nous sommes le 26 décembre. Trois mois se sont écoulés depuis l’attentat contre les normaliens d’Ayotzinapa*. 91 jours durant lesquels les familles et les compagnons des étudiants les ont cherchés partout, ont crié justice pour chacun d’eux et ont lutté sans relâche pour leur réapparition en vie. Durant la dernière manifestation qui a eu lieu à Mexico, dans les principales artères de la capitale, les pères et mères de famille ont convoqué une nouvelle fois le souvenir de leurs enfants.

Le Bureau du Procureur Général de la République Mexicaine a suspendu les recherches concernant les 42** étudiants encore disparus en cette fin d’année, en alléguant les vacances. Les autorités comptent de cette façon classer le cas Ayotzinapa, pariant sans doute sur la fatigue et sur la démobilisation du peuple mexicain. Mais la mobilisation pour la réapparition des 43 jeunes ne faiblit pas. Lors de la dernière manifestation on a ainsi pu voir des étudiants, des organisations sociales et d’autres de la société civile : les parents et les étudiants normaliens ne sont pas seuls. Dans cette mobilisation, il n’y a de place ni pour l’oubli, ni pour le pardon.

« Quand ils nous ont pris nos enfants, ils nous ont également pris notre peur », déclare Felipe de la Cruz, père de famille qui ouvre la manifestation. Au moment où le cortège arrive au Monument de la Révolution, des voix pleines de rage et d’indignation résonnent de partout. Ce sont les trois mois d’absence. Les parents réitèrent qu’Ayotzinapa est un berceau de dignité.

« Chaque jour les cœurs des parents pleurent, mais chaque jour la colère grandit », disent-ils. Les demandes continuent d’être claires  : « sanction pour les coupables ; destitution  des  pouvoirs de l’État de Guerrero ; pas d’élections en 2015 si les étudiants normaliens ne réapparaissent pas. »

« Êtes-vous disposés à vivre le cauchemar que nous avons vécu pendant trois mois ? », demandent les parents, en appelant la population qui les soutient à ne pas voter aux élections de 2015.

À Iguala [État de Guerrero], l’État a écorché un garçon et aujourd’hui, les parents disent à leur tour : « Nous allons les écorcher parce que nous allons leur enlever le pouvoir ! ». Immédiatement, les manifestants qui écoutaient avec attention s’associent à leur détermination en criant : « Peña dégage ! Peña dégage ! ».

À ce jour, le gouvernement n’a fait état d’aucun résultat certain. Emiliano Navarrete, père de l’étudiant José Ángel Navarrete, signale : « Nos enfants valent plus que n’importe quel misérable gouvernement. Nous continuerons d’exiger que nos enfants soient présentés vivants ». Don Emiliano envoie un message au gouvernement : « Ce sera Gouvernement contre peuple, sans intervention étrangère, on verra alors comment on se fout sur la gueule ».

La mère de Julio César Ramírez porte une banderole avec le visage de son fils assassiné le 26 septembre, où l’on peut lire : « Sanction aux assassins ». Les parents savent que les coupables sont là, dehors, se promenant sans la moindre vergogne. Les corrompus les protègent. Epifanio, père de famille de l’un des disparus, signale que Enrique Peña Nieto et Ángel Aguirre savent où sont les étudiants disparus. « Je suis en train de trembler de rage et non de peur, messieurs », dit-il.

Carmelita Cruz Mendoza, mère de Jorge Aníbal Cruz Mendoza prend la parole, soupire : « Quand il [Enrique Peña Nieto] s’est assis avec sa famille pour avaler un morceau de dinde, il a avalé la chair de tous les morts qu’il a ordonné d’assassiner, et le vin qu’il a bu, c’est le sang de tous les garçons assassinés ». Avant de fondre en larmes, elle envoie un message à son fils, où qu’il soit elle l’attend, ainsi que toute sa famille. Les manifestants expriment leur soutien et crient : « Vivants vous les avez pris… Vivants nous les voulons ». Carmelita demande à la population de lancer un appel à ne pas voter aux prochaines élections.

Rogelio Ortega, gouverneur de l’État de Guerrero, assure qu’il y aura des élections en 2015. Omar García, étudiant d’Ayotzinapa, fait savoir sa méfiance envers le gouvernement : il sait bien que celui-ci ne résoudra pas le problème. « Le leur demander c’est comme leur demander de se couper les veines », dit-il avant d’ajouter : « Nous devons cesser de laisser les autres faire les choses à notre place ». Il annonce la nécessité de se préparer pour 2015 de «lever le ton», puisqu’ils n’ont pas tenu en compte des formes de protestation déjà utilisées. « Nous connaissons le niveau de leur justice et nous ne la voulons pas ». Finalement Omar appelle à réaliser des assemblées pour participer à un changement de société, « un changement qui appartient à tous ». Il appelle à offrir au gouvernement une année 2015 qu’ils ne seront pas près d’oublier « Nous allons offrir à ces connards un 2015 qu’ils ne seront pas près d’oublier ! ». Une année de mobilisations. « Un 2015 qui appartiendra au peuple ».

Marquelia, un autre étudiant d’Ayotzinapa, dit à la société : « Y en a marre de tendre l’autre joue ». Il appelle à ne plus permettre d’autres assassinats, incarcérations, disparitions, et signale : « Nous avons commencé à leur faire bouffer les pissenlits par la racine ! ». Il commence le décompte, de 1 jusqu’à 43, au rythme des voix et des battements de mains.

« Bienvenue à ce qui n’a ni début ni fin. Bienvenue à cette lutte éternelle pour être meilleur jour après jour. Certains l’appellent entêtement, nous l’appelons espoir ». C’est avec ces mots-là que les étudiants d’Ayotzinapa ont commencé leur première année scolaire, a raconte Ángel. Il témoigne de la terrible nuit où les étudiants ont disparu. Pour lui, se souvenir de cette nuit du 26 septembre est une douleur immense. « Comme mes compagnons je suis mort, comme les 43 je suis porté disparu. »

« Si Abarca, si María de los Ángeles, si Ángel Aguirre, si Peña Nieto*** – qui n’est pas notre président – ont osé brûler nos compagnons, comme ils le disent, ils brûleront avec nos compagnons eux aussi » dit Angel, après avoir raconté tous les abus commis à l’aube du 26 septembre, l’usage d’armes R-15 contre les étudiants, l’inefficacité des lignes téléphoniques de sécurité, la brutalité policière et militaire.

Angel est un survivant de ce massacre mais s’il est vivant, il considère pourtant que sa vie ne lui appartient plus, qu’elle appartient désormais aux pères et mères de famille et qu’il ne s’arrêtera pas jusqu’à ce que les 43 étudiants, ses frères, soient retrouvés.

Les pères et mères de famille se retirent, en disant clairement qu’ils retournent au Guerrero pour continuer à s’organiser pour la suite, pour 2015. Ils répètent que, qu’il pleuve, qu’il tonne ou qu’il tremble, leur lutte ne faiblira, qu’ils ne s’arrêteront pas.

Les pères et mères des étudiants disparus participent au Premier Festival Mondial des Résistances et des Rébellions contre le Capitalisme, organisé par le Congrès National Indigène (CNI) et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) du 21 décembre 2014 au 3 janvier 2015. Dans un communiqué émis depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain par le Sous-Commandant Insurgé Moisés, le 12 décembre 2014, on peut lire : « (…) Parce qu’en fin de compte le cauchemar d’Ayotzinapa n’est ni local, ni propre aux États, ni national. Il est mondial. Parce qu’en fin de compte ce n’est pas seulement un attentat contre les jeunes, ni seulement contre les mecs. C’est une guerre pleine de guerres : la guerre contre ce qui est différent, la guerre contre les peuples natifs, la guerre contre la jeunesse, la guerre contre celui ou celle qui, par son travail, fait avancer le monde, la guerre contre les femmes. Parce qu’en fin de compte le féminicide est si ancien, si quotidien et si présent en toute idéologie, qu’il n’est que « mort naturelle » dans les dossiers. Parce qu’en fin de compte c’est une guerre qui de temps à autres prend nom dans un calendrier et une géographie quelconque : Erika Kassandra Bravo Caro : femme, travailleuse, mexicaine, 19 ans, torturée, assassinée et écorchée dans l’État mexicain « pacifié » (selon les autorités civiles, militaires et médiatiques) du Michoacan. « Un crime passionnel », diront-ils, comme on dit « victime collatérale », comme on dit « un problème local dans une municipalité du provincial État mexicain de… (mettez le nom de n’importe quelle entité fédérale) », comme on dit :  « c’est un fait isolé, il faut le surmonter ». Parce qu’en fin de compte Ayotzinapa et Erika ne sont pas l’exception, mais la réaffirmation de la règle dans la guerre capitaliste : détruire l’ennemi. Parce qu’en fin de compte dans cette guerre, nous sommes tous et toutes ennemis, tout est ennemi. Parce qu’en fin de compte c’est la guerre contre tout, dans toutes ses formes et de toute part. Parce qu’en fin de compte c’est de ça qu’il s’agit, il n’a toujours été question que de ça : d’une guerre, désormais contre l’humanité. Dans cette guerre, celles et ceux d’en-bas ont rencontré chez les familles et camarades des absents d’Ayotzinapa un écho amplifié de leur histoire. Non seulement dans votre douleur et votre rage, mais surtout dans votre acharnement entêté à trouver la justice (…) ».

Pendant ces rencontres, les peuples indigènes du Mexique, les organisations nationales et internationales se sont écoutés, ont raconté leurs histoires, leurs résistances et leurs douleurs. La rage a été partagée ainsi que la solidarité… Le chemin est encore long mais la lutte est ce cheminement même, qui ne s’interrompra pas : il se poursuivra au contraire en cherchant dans les autres, en bas, de nouveaux compagnons de lutte.

Traduit et résumé par Les trois passants et Myriam/correction Valérie
___________________
*NdT : 43 étudiants de l’École Normale d’Ayotzinapa ont disparu le 26 septembre 2014.
** Le vendredi 5 décembre 2014, l’Équipe indépendante argentine d’anthropologie légale (EAAF) a informé les pères et les mères des 43 étudiants normaliens disparus qu’un fragment osseux trouvé dans la rivière de Cocula, État de Guerrero, et envoyé en Autriche pour identification, appartient à Alexander Mora Venancio, étudiant normalien de 21 ans.
*** Abarca est le maire d’Iguala et María de los Ángeles est sa femme. Tous les deux sont impliqués dans l’assassinat des 43 étudiants. Ángel Aguirre était à ce moment-là le gouverneur de l’État de Guerrero.

estrellita

Les zapatistes partagent la douleur et la digne rage des pères et des mères des étudiants disparus. Ils les encouragent à continuer la lutte légitime et à se rapprocher des autres douleurs qui existent au Mexique.

Vidéo 1 : 8 oct. 2014 – Manifestation zapatiste en solidarité avec Ayotzinapa .

« Vous n’est pas seuls, votre douleur est aussi la nôtre et nôtre est votre digne rage » : c’est avec ces mots que, le 15 novembre, dans le Caracol II d’Oventik « Résistance et rébellion pour l’humanité », dans la zone des hauts plateaux de Chiapas, les zapatistes ont souhaité la bienvenue aux pères et mères des 43 étudiants disparus à Ayotzinapa. Voir l’article: Les zapatistes partagent la douleur et la rage des parents des 43 étudiants disparus

Vidéo 2 : 15 nov. 2014 (vidéo en espagnol, pour le moment) « Nous sommes ici pour vous demander votre soutien parce que le gouvernement ne nous écoute pas. Au contraire, il nous a au contraire trompés depuis le début, et nous sommes fatigués de ses mensonges. »disent les parents aux zapatistes

Sources :
Vamos a darle a esos cabrones un 2015 que no van a olvidar nunca, Regeneracion Radio, audios + photos
De Ayotzinapa, del Festival y de la histeria como método de análisis y guía para la acción. Subcomandante Insurgente Moisés, Enlace Zapatista.
Vidéo 1: koman ilel, Vidéo 2 : Radio Pozol
Plus d’infos: La Guerre du Mexique d’en haut (le cas Ayotzinapa)

 

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