Mexico: Paroles de Luis Fernando Sotelo Zambrano

Paroles de Luis Fernando Sotelo Zambrano, prisonnier dans la prison Sud de la ville de Mexico pendant la présentation du livre « La pensée critique face à l’hydre capitaliste » ( El Pensamiento Crítico frente a la Hidra Capitalista)*

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Tout d’abord, je vais commencer par saluer mes compagnons et mes compagnonnes, mais également ceux et celles qui ne le sont pas ; bonjour et merci pour votre temps. On m’a invité à parler de ce que je vois : de ce que je vois ici où je me trouve, en espérant que ce que je dis (ces idées) puisse servir de graines. J’espère que ce que je vais vous dire ne sera pas perçu comme des mots vides mais comme des paroles qui puissent être utiles dans différents espaces.

Bon, le livre « La pensée critique face à l’hydre capitaliste » ( El Pensamiento Crítico frente a la Hidra Capitalista) je l’ai lu de mardi à vendredi . A cause du peu de temps dont je dispose, je ne sais pas si je pourrais transmettre l’essentiel ; si ce n’était pas le cas, je veux partager avec vous qu’il s’agit d’un message parmi d’autres et non du seul message que je pourrais envoyer sous forme de lettre publique.

A propos de la géographie où je vis actuellement

Sans que cela soit une évidence ou un fait accompli, je veux partager avec vous ma vision de notre société, comment elle bouge, se reproduit et prend forme en ses fondements qui, pour l’essentiel à travers le monde, s’appellent capitalisme. Ces fondements génèrent des problèmes essentiels dans notre « société ». L’un d’entre eux est que les personnes produisent de manière isolée leurs outils ou moyens.

Au niveau de la société et du terrain, la société se polarise. C’est-à-dire, qu’il y a deux types de personnes : ceux qui ont l’argent et qui commandent, et les autres, ceux qui travaillent pour les premiers. Et ces derniers collaborent sans se poser de question, par convenance, par ignorance ou parce qu’ils préfèrent l’ignorer parce que l’existence quotidienne elle-même est très souvent insupportable, crue ou moche à tel point que l’on se demande si ce n’est pas une conspiration. Mais cette fois-ci, il est nécessaire, si l’on veut sortir de l’immobilité, de se poser la question : Pourquoi je vis dans cette situation ?

Revenant sur comment est configurée la société, je ne peux que penser que « ce n’est pas une situation isolée ». La manière dont les institutions font les choses doit répondre à une logique, qui actuellement répond à l’économie qui domine le monde. Les bénéfices au dessus de la vie. L’ordre au-dessus de la dignité. La paix et la vie de ceux, qui même s’il ne le veulent pas, donnent leur vie ou vivent au profit du nouvel ordre : l’ordre capitaliste.

Bon, j’espère qu’il n’est pas trop tard pour me présenter. Je suis Luis et cela fait huit mois que je suis prisonnier ; je pense que ma situation dépend aussi de comment tourne la société et comment fonctionne le capitalisme. Laissez-moi vous dire pourquoi je pense cela ; avant cela, je veux signaler que les responsables de ce que je vis sont les administrations gouvernementales. A cause d’elles, plus que prisonnier, j’affirme être séquestré. Mes preneurs d’otage évitent de le présenter ainsi ; ce qu’ils font c’est de le présenter comme une procédure judiciaire, pour selon eux faire appliquer la justice.

Ici la question – pourquoi alors s’il s’agit de justice est-elle sélective ? – vient d’en haut, de ceux qui nous vendent le « progrès ». Cette justice vient des mêmes cercles politiques qui manipulent les lois pour dire « nous sommes sur le bon chemin » ; mais en réalité ils administrent le pillage, le mépris, la répression et l’exploitation.

Parce que tout ce dont je parle ne m’affecte pas seulement moi personnellement, et de la même façon que je vois les choses, d’autres aussi les voit comme moi. Ce ne sont pas non plus des choses aussi isolées que l’on pourrait croire… Parce que bon, pour certains et certaines d’entre vous, vous êtes déjà organisés et je me rends compte de la portée que cela constitue, et selon moi s’organiser est la première des choses.

Depuis que j’y pense – Bon, je suis prisonnier, et maintenant ? Je ne peux pas faire comme si je ne connaissais pas la réponse. Il est très facile d’assembler le puzzle de la réalité, la regarder ou l’analyser pourvu qu’on le veuille bien. C’est évident qu’actuellement nous ne décidons pas tous comment devrait être la société, c’est pour cela qu’il est important de retrouver une organisation.

Et oui, cela peut être répétitif, mais si je ne vois pas ce qu’il y a de commun entre moi et les autres prisonniers, c’est-à-dire la corruption, l’oubli et la solitude qui se cachent derrière la procédure légale, alors oui je pourrais faire semblant de voir et ne rien voir.

Corruption parce que on sait que l’on peut sortir en payant le juge ou le MP (Ministère Public) pour qu’ils arrêtent de t’emmerder…

Solitude, parce que pour tous les fonctionnaires impliqués, policiers, MP [Ministère Public], juges, techniciens, gardiens, le procès n’est que la justification de leurs salaires et donc ils ne se préoccupent pas de la justice mais plutôt de continuer à se faire grassement payer pour leur soit-disant « travail ».

De mon point de vue c’est ainsi parce que, dans le capitalisme, le pouvoir judiciaire ne sert pas à régler les problèmes sinon à les contenir. Dans son code pénal, il est écrit que la prison a pour objectif la réhabilitation du condamné au moyen d’un type de traitement pénitentiaire. Mensonges et encore plus de mensonges pour justifier qu’ils volent à quelqu’un sa vie, son temps et ses relations.

Peut-être que je ne questionnerais pas la manière dont « ils appliquent la loi » ou sa propre nature si je n’étais pas prisonnier.

Et je critique aussi cette partie : en effet la plupart du temps ceux d’en haut (gouvernements et riches) font des lois pour maintenir, comme ils le disent, l’économie, la politique ou quoi que ce soit, en ordre. Et le peuple parfois l’ignore parce qu’abrutis ou distraits, ils oublient ce qu’ils étaient en train de faire : Vendre la patrie ! C’est à dire la terre, ceux qui travaillent, leur culture, leur histoire et beaucoup d’autres choses. Ne vous trompez pas sur ce que je dis , je ne suis pas en train de dire avec d’autres mots que je suis un patriote et je ne le prétendrai pas pour gagner en sympathie.

A propos de ce qui fait mal mais aussi réveille

Des résistances naissent pour diverses raisons face à la logique de la globalisation-néolibérale-capitaliste et il y a aussi de la répression mais je vois qu’il est nécessaire de voir où on prétend aller. Organiser une autre société est très loin de nous, mais elle le sera encore plus si nous ne nous préoccupons pas du comment. Effectivement cette société fonctionne déjà, si excluante et si éphémère dans ses accords qui, à mon avis, n’ont ni les arguments ni la force pour contre-attaquer la pensée critique face à l’hydre capitaliste. Mais ce scénario, dans lequel la résistance à ce monde a un espoir, est uniquement formé par d’autres relations telles que la solidarité.

Enfin, je souhaite partager avec vous que ce que je dis de la solidarité est vérifiable. Se voir depuis l’intérieur et aussi se demander d’où on vient, vers où on chemine et avec qui, va définir la solidarité. Bien, en vérité tout le monde peut le vérifier dans ses propres espaces. Je l’ai vu parce qu’on résiste aussi par engagement éthique en voyant d’autres luttes.

Pardonnez-moi si à nouveau je me dirige vers vous avec des idées partielles et sans relation. J’ai du mal, après avoir lu le livre, à poser comme un fait accompli qu’en s’organisant on répond à la question : et maintenant ?

Merci pour votre attention.

Luis Fernando Sotelo Zambrano

Prisonniers politiques Liberté !

18 juillet 2015.
(Participation du compagnon lu par sa mère, Mme Celia Zambrano)

Traduit par Les trois passants et Amparo

Source Croix Noire Anarchiste Mexico

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*La pensée critique face à l’hydre capitaliste » (el pensamiento critico frente a la hidra capitalista) est le titre d’un séminaire convoqué par les zapatistes du 3 au 9 mai 2015 qui a eu lieu au CIDECI-Université de la Terre, à San Cristóbal de las Casas, Chiapas et où un peu plus de 1500 participants et participantes sont venus de différentes régions du Chiapas et du monde. Infos

ferzamLuis Fernando Sotelo Zambrano, âgé de 20 ans, est adhérent à la sexta et étudiant. Il a été arrêté le 5 novembre 2014 suite aux manifestations pour la présentation en vie des 43 étudiants disparus d’Ayotzinapa. Les accusations portées contre Fernando se basent uniquement sur la déclaration du chauffeur du bus qui a été incendié lors de la troisième journée de solidarité avec les 43 étudiants disparus d’Ayotzinapa. Le 10 novembre 2014, le juge a signifié sa mise en détention préventive pour les délits d’attaques à la paix publique, d’attaques aux voies de communications et dégradations. Cela signifie que le compagnon sera sujet à un procès judiciaire, qu’il devra affronter enfermé dans la prison préventive Sud de la ville de Mexico, car ce type de délit ne permet pas la liberté sous caution. Plus d’infos

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