[Ville de Mexico] Depuis la prison de femmes de Santa Martha Acatitla

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Derrière les barreaux, la visite

par les trois passants

Le trajet vers la prison de Santa Martha Acatitla (Centro Femenil de Readaptación Social) peut être très long. Quand on vient du sud de la ville de Mexico en matinée, le trajet peut durer plus d’une heure et demie, parfois deux heures. Le trajet est long comme l’attente. ATTENDRE, toujours attendre – tant à l’intérieur qu’à l’extérieur – l’arrivée, la queue, le contrôle, la douane*, les commentaires mal placés et sexistes, la fouille, l’extorsion, l’humeur de la matonne, la tronche du gardien, la visite, la rencontre, l’autorisation du passage de despensa (shampooing, aliments, papier toilette, serviettes…) attendre l’accolade, des nouvelles. Au contraire des prisons masculines (reclusorios), autour de cette prison féminine il n’y a rien : ni marchés d’aliments, ni restaurants, ni stands de tacos, ni petits magasins pour s’approvisionner, ni toilettes publiques, ni papeteries, ni pharmacies, il y a juste un petit stand improvisé avec des bâches en plastique pour garder les affaires des visiteurs et ce jusqu’à 17h…

Pour arriver jusqu’ici, le bus est rempli à ras bord. On voit tout particulièrement des femmes de tout âge, des femmes chargées de sacs, de paniers, de tupperware et costales [ grand sac tissé pour les grains ], femmes portant des sacs chargés eux aussi à ras bord de « despensas », produits alimentaires basiques , de plats préparés, de fruits, de galettes, de vêtements pour les détenues, de couches et de jouets pour les enfants des détenues – nombreux dans ce « centre ». Dans le bus on sait quelles sont les personnes qui rendent visite à leurs proches et amies en prison car elles sont toutes habillées de la même couleur, les couleurs autorisées par l’administration pénitentiaire : orange, violet, rose, rouge, vert clair, jaune, mauve, surtout des chaussures serrées, pas de bottes ni de capuches, pas de décolletés ni de mini-jupes… Une fois tous les contrôles passés, on est là « à l’intérieur » et l’on essaie de profiter au maximum du temps qu’ils nous donnent. Si l’on a de la chance et si l’on a l’autorisation, on peut rester de 11 heures à 17 heures à parler, échanger, manger, chanter et rêver avec les detenue-s.

Certaines ont envie de rester plus longtemps, jusqu’à l’aube. Quant à elles, les détenues, elles ne rêvent que d’une chose : nous accompagner dehors, s’enfuir avec nous et laisser les barreaux bien loin derrière elles, loin de leur vue et de leur quotidien.

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Sur plus de 248 000 prisonnier-e-s [recensement de 2014] 12 331 sont des femmes. Plus de 50 % attendent leurs procès derrière les barreaux et nombreuses sont celles qui n’ont ni vu ni parlé à un avocat ni au juge d’instruction. Dans de nombreux cas, elles subissent dès leur détention des abus sexuels. Les différentes formes de violence sexuelle consistent à se faire molester, insulter, harceler, ce sont aussi des faveurs sexuelles en échange de certaines nécessités ou pour payer les extorsions. Les contrôles des visites sont minutieux mais le passage et la vente de drogue sont par contre courantes et fluides, et de nombreuses femmes travaillent un max pour pouvoir payer la « piedra » « crack » qui circule aux yeux de tous-tes. La corruption et l’exploitation de la prostitution sont mentionnées dans de nombreux témoignages. Dans la ville de Mexico par exemple,  les prisonnières ont signalé avoir été torturées, asphyxiées par un sac plastique sur la tête pour les empêcher de respirer, avoir reçu des coups, des chocs électriques, avoir subi violences psychologiques et viols. Les femmes ne comptent pas sur un suivi gynécologique adéquat et consenti car dans beaucoup de cas la contraception est obligée et forcée, les contraceptifs sont prescrits sans demander leurs antécédents et leurs avis.

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La prison de Santa Martha Acatitla compte 1500 prisonnières environ. Parmi elles, seules 200 femmes environ reçoivent des visites. Ce qui est caractéristique dans cette institution d’enfermement est la quantité d’enfants ; environ 130 enfants sur 400 au niveau national y sont nés et y vivent. Les mères peuvent garder leurs enfants auprès d’elles en prison jusqu’à l’âge de 5 ans et 11 mois ; après, ils sont arrachés à leurs mères et remis à la famille ou bien ils sont placés dans des centres d’accueil pour l’enfance, l’équivalent en France de la DASS.

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Ici à Santa Martha, il y a de la couleur partout, de nombreux ateliers de peinture, écriture, danse, théâtre, chorégraphie existent. « Ça aide » à échapper à la douleur, au lent écoulement des heures et des jours passés entre les murs ; résister au système carcéral par la créativité est pour certaines vital pour continuer à vivre en attendant la sortie… De nombreuses fresques habillent cette prison en effaçant le gris et la rouille. L’une d’entre elles représente avec des pendules de sable, des petits sabliers dessinés racontant des histoires diverses, des moments vécus, des attentes, des rêves de fuite, pendules qui veulent que le temps passe vite pour enfin retrouver des rues, des paysages, des lieux, des visages chers de l’en dehors… Une autre fresque représente l’entrée et/ou la sortie de prison ; une porte ayant la forme d’un livre de la Constitution et du Code pénal permet la sortie, ou plutôt l’empêche. La fresque reste ambiguë, les visages et les corps des femmes peints sur cette fresque sont flous, effacés, telle la possibilité de retrouver le plus vite possible la liberté, la vie écoulée… Et avant la fin de la visite, un dernier regard complice aux détenue(s) s’impose, avec ces mots : « à très vite », « tenez bon ». Un dernier regard s’impose qui n’oubliera pas la couleur des murs, la couleur du courage, de la force, de la colère, de la tristesse, du désespoir, de l’envie, du désir de fuir, de s’évader, de disparaître de ce lieu… de sortir !

C’est dans ce contexte que nous avons rencontré Natacha et échangé avec elle.

natachaNatacha Lopvet, 43 ans, française, a passé 9 ans dans la prison pour femmes de Santa Martha Acatitla. Elle s’est jointe à la troupe de théâtre Sabandija encouragée et lancée par sa compagne. Elle fait également partie d’un collectif d’artistes qui a pour objectif d’aider d’autres femmes à s’exprimer à travers les arts. Elle s’est engagée à partager avec les autres détenues la joie de la création artistique, et pour ce faire, elle participe à plusieurs ateliers de lecture, écriture, peinture, théâtre et à de nombreuses manifestations culturelles. Natacha a également élaboré plusieurs fanzines qui rendent compte de la vie et de la survie en prison, du temps, de ce que c’est qu’être une femme en prison, du travail, de l’enfermement, de la résistance à travers l’art…

Voici l’un de ses nombreux écrits :

Les odeurs

L’odeur des égouts, l’odeur de la douche,
l’odeur des sanitaires, l’odeur des tuyaux, l’odeur de l’évier,
l’odeur persistante des poubelles, l’odeur pestilentielle des incinérateurs
des abords de la ville, l’odeur des produits chimiques
des industries de la région portée par le vent.
L’odeur de crasse, l’odeur de pieds,
l’odeur de sueur, l’odeur de graisse,
l’odeur qui sort de la cuisine,
l’odeur de la peur, du tourment, du dégoût, de l’impatience,
de l’intolérance, l’odeur de la répression, l’odeur de l’eau pourrie
qui sort tous les jours du robinet.
L’odeur de vomi, de pisse de chat et d’humain,
l’odeur du tabac froid, l’odeur des punaises,
des cafards, du linge mal lavé, l’odeur de vieux, d’humidité,
de champignons, de poussière, l’odeur du désespoir, de l’injustice,
l’odeur de l’inégalité, l’odeur du crack « la piedra » , du solvant, de la marijuana,
l’odeur de la pâte à modeler , de la colle 5000, l’odeur des ongles fraîchement collés,
l’odeur du polyester, l’odeur de l’huile brûlée, rance, de l’enfermement,
l’odeur des murs sales, des chewing-gums écrasés sur le sol par centaines,
l’odeur de l’essence, l’odeur des freins et des pneus cramés, l’odeur des pesticides.
Odeur de sexe sale, odeur de prostitution, odeur de lucre,
odeur d’adultère, de sans vergogne, odeur de pauvreté, odeur de médiocrité.
Ça sent toujours mauvais
sauf quand l’être se lave, se parfume ou nettoie son espace de vie
ou quand il cuisine un mets très savoureux et y ajoute beaucoup d’amour.
Mais parfois j’aime sentir l’herbe fraîchement coupée
ou bien les fleurs que mes amis viennent de m’apporter
ou les fruits frais (pas OGM) que les mères portent dans leurs paniers.

Natacha Lopvet Mrikhi

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Se peindre de toutes les couleurs

Se peindre de toutes les couleurs,
partir loin,
transformer ces murs
en toiles.
Se peindre en peignant
et composer  ensuite
la prison en papier;
que le vent emportera,
écrire sur les murs,
en silence.
Se peindre de toutes les couleurs
et les voir s’éloigner
Sortir d’entre ces murs
plus libres et plus forts
abandonner l’enfermement
et ne plus jamais revenir
Comprendre l’enfermement
apprendre avec l’enfermement
démolir l’enfermement
alors,  plus jamais
les chemins ne seront incertains
sortir
pour ne plus jamais revenir

Maye Moreno

Traductions Amparo, Les trois passants / correction Valérie

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– Le Centro Femenil de Reinsercion Social Santa Martha Acatitla se trouve dans la Ville de Mexico sur la Calzada Ermita Iztapalapa #4037, Colonia Santa Martha Acatitla, Deleg. Iztapalapa-CP 09560, Mexico D.F. – MEXICO (Mexique)
– Consultation de l’Informe sobre la situación de las  personas privadas de libertad 2014.
– Los Olores « Les odeurs » fait partie des nombreux écrits recueillis dans un fanzine collectif auquel participent plusieurs femmes prisonnières de Santa Martha. Le fanzine s’intitule : Fanzine « LEELATU ». Los Olores ( Natacha ) , Pintarse de Colores ( Maye )
* la douane : c’est le nom donné aux contrôles par les maton-ne-s des denrées alimentaires, des objets etc. que l’on souhaite faire passer aux détenues

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