[Ville de Mexico] Lettre de Natacha Lopvet envoyée pour la 4ème journée « Des femmes face à la prison » : regards croisés, vécus et luttes.

Mexico, le 8 février 2018,

Bonjour,

Merci les Trois Passants, El Cambuche, Bruits de Tôles ainsi que les Toulousain·es et tous les amis présents et solidaires avec ceux et celles qui vivent dans et à l’extérieur des prisons.*

J’envoie toujours mes textes à la dernière minute, de la même manière que je vis à la minute, je prends des décisions à la minute, et c’est toujours à la dernière minute que les choses changent, que les événements se créent ou s’annulent. Et c’est comme ça depuis que je suis sortie.

Je tente depuis quelques semaines de jouer le jeu de la « ré-insertion », de frapper aux portes des institutions, des écoles privées, bien peignée, bien coiffée, propre sur moi. Et que croyez-vous ? Cela ne fonctionne pas. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’au fond, je ne veux pas. Le rejet total. Parce que cela empeste l’arrogance et l’arnaque.

Quand on passe dix ans dans un milieu, malgré tout hostile, à réapprendre le respect de soi, de ses désirs, de ses idéaux et de ses codétenu·e·s, on ne peut que constater que la société que l’on rencontre en sortant est complètement dysfonctionnelle. Les valeurs sur lesquelles se basent les sociétés d’aujourd’hui ne peuvent qu’engendrer des drames.

Confinés dans des rêves équivoques, enfants, adolescents et adultes ne peuvent qu’être voués à l’échec, et parce qu’ils veulent sauver ou accéder à des rêves impossibles à matérialiser ils terminent en prison, drogués, obèses, alcooliques ou malades. L’objectif de vouloir ré-insérer des prisonniers dans la société est un leurre. La société est malade, dénuée d’esprit, de poésie et d’empathie.

Comment peut-on se sentir à l’aise au sein d’une communauté qui est régie par la peur, la manipulation, la répression, le dédain, l’ambition et le mensonge ?

J’ai toujours pensé que la prison rendait ses hôtes lucides, en ce sens que l’expérience quelle qu’elle soit doit nous guider et nous ouvrir l’esprit, et je dois avouer que ce que j’observe et expérimente depuis neuf mois me fait un peu vomir. Évidemment, tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir, la liberté a plus que jamais une saveur exquise.

Seulement, mon cerveau aujourd’hui fonctionne différemment, j’observe depuis une autre perspective, vivre dans la vérité, pour de vrai, sans masque, dans le respect, le compañerismo, l’empathie : tous, des concepts que l’on remet au goût du jour en prison, si on veut survivre et se sentir un peu libre de respirer. Dehors, on rencontre le contraire, c’est choquant.  Je comprends maintenant pourquoi ceux qui ont passé de nombreuses années dedans ont du mal à ré-intégrer l’environnement (le monde) extérieur.

Je ne peux me résigner à penser que la vie, dehors, est un enfer… Ce serait invivable.

Alors, je vais faire comme dedans, dépasser l’environnement dans lequel je suis, et ne pas autoriser que ce dernier me domine et me ramène dans un enfer quelconque. Je privilégierai mes critères, mes désirs, mon rythme, mes choix, même si je dérange et je bouscule.

Ne pas redevenir un esclave du rêve global.
Je ferai de mon passe-temps mon gagne-pain.
Ne sommes-nous pas sur terre pour nous divertir et jouir de l’existence ?
Un être humain digne est un être humain heureux.

On n’arrive pas en prison pour avoir enfreint la loi, mais pour avoir voulu cesser d’être un esclave, pour avoir voulu rencontrer un espace de liberté.

C’était : l’humeur du jour.

Je vous recommande de vous procurer ce documentaire (Coraje), fait par une Allemande et tourné dans une correctionnelle pour mineures de la ville de Mexico. Où là, même les jeunes issues de cette prison après quelques mois ou années trouvent la vie triste et monotone à l’extérieur, puisque pour ces jeunes, elle consiste uniquement dans la recherche d’emploi, sinon d’argent pour subsister et oublier des activités nouvelles et enrichissantes rencontrées en prison comme le théâtre, entre autres.

Allez, bon vent !

Bon courage et encore merci. Un jour les prisons disparaîtront !!!!

– Natacha Lopvet –

PS : Un clin d’œil à ma mère, aujourd’hui, 11 février, c’est son anniversaire.

*Lettre de Natacha Lopvet envoyée pour la 4ème journée « Des femmes face à la prison » : regards croisés, vécus et luttes.

Plus d’infos Natacha et Maye

Cliquez sur l’image pour télécharger le fanzine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :