[Ville de Mexico] Un regard sur la hiérarchisation des prisons

Contribution: un regard sur la Hiérarchisation des prisons au Mexique
Une expérience depuis l’intérieur des murs

Par Mario González

[NdT : Le langage employé dans ce texte n’a pas été choisi, ni n’a été réfléchi par la personne qui écrit cet article, cela fait partie, que cela nous plaise ou non, de tout un discours sexiste largement utilisé dans la taule mexicaine non seulement par les taulards mais par toute l’institution carcérale, et, dans ce cas précis, la prison d’hommes du reclusorio oriente de la ville de Mexico ]

Ce à quoi je vais me référer lorsque je parle de hiérarchisation des prisons, ce sont les différentes forces qui convergent, se disputent l’espace de respect et de contrôle à l’intérieur des prisons.

Le sommet supposé de la hiérarchie dans les prisons du DF (Districto Federal de Mexico) est l’institution, l’État, le Gouvernement, l’Autorité, etc. qui sont représentés par le MP (Ministère Public -Parquet-), les juges, les gardiens, les magistrats, les fonctionnaires, et ainsi de suite…

C’est, en théorie, la principale autorité chargée de maintenir l’ordre parfait et le fonctionnement des centres de « réadaptation ».

Dans le but de mieux contrôler, les fonctionnaires utilisent certains prisonniers comme agents de contrôle afin de renforcer le système.

On appelle les prisonniers qui sont connus pour travailler pour l’institution ou pour les flics (les matons) des « mules ». Bien qu’ils n’aient pas une réelle autorité à l’intérieur de l’univers carcéral, les prisonniers qui travaillent pour les flics remplissent une fonction dans la hiérarchie du contrôle.

Dans cette pyramide de hiérarchisation il existe différents pouvoirs tant à l’intérieur du monde de la taule qu’en dehors de l’autorité institutionnelle.

Les prisonniers de chaque prison déterminent la hiérarchie dans chacune d’elles.

Les facteurs qui déterminent les hiérarchies sont divers : un prisonnier peut occuper un certain échelon dans la hiérarchie en fonction de son fric ou de l’endroit où il se trouve, de sa popularité, de sa force, de sa révolte, de son sadisme, du délit ou des délits commis, de sa condamnation, de ses soutiens, selon qu’il est indic, voleur, charognard, crapule, sympa, fort, intimidant, s’il a des « couilles », etc.

Tout dépend de la prison et du contexte.

Les plus respectés le sont grâce à l’argent ou par leurs « couilles ».

D’un côté les prisonniers respectent celui qui a le plus de pognon mais aussi le plus dingue d’entre tous.

En taule, il semble que celui qui s’impose le plus soit celui qui a des « couilles » parce que même s’il a beaucoup de pognon c’est toujours celui qui est le plus fort et le plus dingue qui s’impose.

Ce que je veux dire par avoir des « couilles », c’est comme parler d’une personne qui n’a peur de rien, courageuse ou cruelle mais qui est déterminée.

Par exemple :

Dans le Centre pénitentiaire Est ils avaient tué un chef des matons qui avait la réputation d’être une crapule, au même moment ils descendent presque le boss qui commandait le pénitencier (c’est comme ça que l’on parle de celui qui contrôle les trafics, les drogues, la corruption, les stands, les espaces dans la taule, etc.) et pendant qu’il était à l’hôpital ils essaient à nouveau de le tuer. Il en a gardé de graves séquelles. Du coup, celui qui l’avait presque tué (et/ou celui qui avait payé pour cela) devient l’autorité de l’agression et c’est ce qu’on appelle être couronné avec la couronne de l’agressé.

C’est ce qui se passe lors de la dispute pour la prise de contrôle des ressources qui circulent dans la prison.

Dans tout cela, l’administration joue un rôle important parce que c’est elle qui aide à ce que la prise de contrôle se passe sans problèmes pour favoriser celui qui va bouger au mieux de ses intérêts.

Tout cela se modifie en fonction de facteurs internes et externes.

Dans l’univers intérieur des cellules ce qui se joue est une hiérarchie entre les prisonniers. L’autorité suprême est appelée maman (« big boss »).

C’est comme ça que l’on appelle ceux qui commandent la cellule, les quartiers, les dortoirs, les annexes de la taule.

Un « big boss », balèze (choncha) qui règne sur un dortoir est en général celui qui est à la tête du plus gros trafic de drogues, d’armes, de marchandises. En général il se fait respecter en offrant des drogues les jours de fête. Il fait aussi fonction de médiateur avec les matons pour maintenir l’ordre sur place.

En général, celui qui est le big boss du quartier est celui qui, enfermé le plus longtemps, est l’autorité dans la cellule ; celui-ci dort dans l’endroit le plus privilégié, bref c’est normalement celui qui est le plus déterminé parce qu’il sait mener son affaire.

En conclusion, on peut considérer que les prisonniers au poste le plus haut dans la hiérarchie sont les plus pourris, violents, rebelles, sadiques, assassins, salauds, des merdes, même si ces personnes sont le plus souvent punies et isolées du reste de la population, dans le quartier disciplinaire, seul le plus taré est celui qui commande.

Même si, au final, tout sera déterminé en fonction des intérêts de ceux qui sont chargés de l’institution.

1- La prison cherche à réinsérer le détenu pour qu’il s’intègre de façon adéquate au système social, ce qui signifie que le sujet soumis à la punition doit s’aligner sur l’ordre établi s’il veut être reconnu comme réadapté. Ceci est déterminé par les institutions.

Ceux qui doivent être réadaptés sont ceux qui ne sont pas productifs, voire qui sont nocifs pour le système. Ceux qui ne sont pas productifs nuisent à la structure du système. C’est pour cela qu’ils doivent être réadaptés, pour enfin devenir fonctionnels pour celui-ci.

La prison, de fait, réadapte et corrige les personnes qu’elle parvient à casser complètement, jusqu’au bout de la manipulation, de l’aliénation et de l’abrutissement. Bien qu’il y ait toujours des ruptures et certaines personnes qui ne se laissent pas domestiquer.

2- La reproduction de l’exploitation est fréquente en prison vu qu’en général un prisonnier essaie d’avoir quelqu’un à son service d’une façon ou d’une autre pour ainsi pouvoir en tirer tout ce qu’il pourra. C’est aussi de cette façon qu’il démontre son autorité pour essayer de gagner le respect des autres.

3- L’extorsion : elle est réalisée par l’institution par le biais des prisonniers en les utilisant pour faire le sale boulot. C’est ce qui lui permet de générer des bénéfices et de positionner à volonté ceux qui lui sont utiles pour la gestion de la prison.

Les plus recherchés sont les fagineros « hommes de main », prisonniers utilisés par les matons pour obliger de façon dégueulasse les autres détenus à nettoyer les installations. Ils torturent, intimident les prisonniers pour que ceux-ci sortent le plus de pognon possible pour ne pas devoir faire le nettoyage.

Les autres sont les porte-clefs ou mules qui, eux, travaillent pour les matons en fermant, ouvrant les cadenas et dénonçant leurs collègues de n’importe quelle action illicite qu’ils repèrent, en échange de tolérance et protection de la part du maton.

5- Les prisonniers ont l’habitude d’être des enfoirés entre eux pour démontrer leur dureté et supériorité et s’assurer ainsi d’une autorité et du respect.

6- Faire face à la prison c’est désobéir, s’évader, se mutiner, se révolter contre les matons, faire la grève de la faim, lutter contre les extorsions et en général tenter de ne pas les laisser manipuler ta vie.

Il est important de soutenir les initiatives anti-carcérales qui ont lieu en prison parce que c’est soutenir la lutte qu’il y a à l’intérieur d’un grand appareil répressif qui chercher à voler la vie des gens qui sont prisonniers.

Les prisons affectent énormément la grand majorité des gens, elles ruinent trop de vies et en ruinent chaque jour plus encore.

C’est pour ça qu’il faut en finir avec ces centres d’extermination, avant qu’ils n’en finissent avec nous.

La désobéissance d’un prisonnier reflète un comportement digne et rebelle face à l’enfermement, c’est pour cela que cela devrait être considéré comme un signe de liberté.

“…je pense que vivre en se révoltant est la seule façon d’être heureux, c’est pourquoi parfois je me sens bien malgré les conséquences. C’est le chemin que je veux prendre, parce que pour moi, une petite dose de solidarité, de folie, de joie et de liberté, donne plus de satisfaction qu’une vie pleine de regrets, de tristesse, de lassitude, de résignation et d’oppression.  » – Écrivait Mario avant sa sortie de prison.

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Mario González García est un jeune anarchiste qui a été arrêté le 2 octobre 2013 à l’âge de 21 ans dans un transport public avec d’autres compagnons, quelques heures avant la manifestation commémorative du 2 octobre à laquelle il se rendait. Mario a été condamné le 10 janvier 2014 à cinq ans et neuf mois de prison ferme pour atteinte à l’ordre public. Après une lutte de tous les instants, il a été relâché vendredi 31 octobre 2014. Mario est toujours actif et, entre autres, il continue à soutenir d’autres compagnon·ne·s qui se trouvent derrière les barreaux, il nous a fait parvenir ce texte sur la hiérarchisation carcérale, texte qui devrait paraître dans un fanzine intitulé : « prison machine hiérarchique »

Quelques infos

Au Mexique, quatre prisonniers sur 10 sont détenus sans avoir eu de procès ni de jugement les condamnant pour leur « culpabilité » ou les « innocentant ». C’est ce qu’a fait connaître la Commission Nationale de Sécurité (CNS) dans son bulletin statistique à travers l’organisme décentralisé de la Prévention et de l’Adaptation sociale.

Selon les statistiques officielles, on compte aujourd’hui 257 291 personnes détenues, dont 148 215 (58 %) ont déjà été condamnées, alors que 109 086 (42 %) sont toujours détenues sans jugement.

Les prisons du District Fédéral (Ville de Mexico) ont un taux de surpopulation de 80 %, selon les chiffres du Sous-secrétariat du système pénitentiaire qui indiquait que, jusqu’au mois de juin dernier, il y avait 40 414 prisonniers dans les 10 centres pénitentiaires que compte le DF pour une capacité totale de seulement 22 411 prisonniers.

La prison la plus surpeuplée est la Maison d’Arrêt Est qui a une capacité de 5376 prisonniers et qui en réalité en compte 12 935, ce qui élève à 140 % le taux d’occupation par rapport à sa capacité réelle.

Le pénitencier de Santa Martha, avec un nombre de places de 1851 prisonnier·e·s, en reçoit 2895. Dans la Maison d’Arrêt Est il y a 12 935 prisonniers pour une capacité de 5376.

Selon d’anciens prisonniers, dans ce dernier pénitencier la situation de surpopulation est telle que dans les cellules il peut y avoir jusqu’à 10 à 30 personnes contraintes de s’arranger à même le sol, assises sur les toilettes ou attachées aux barreaux de la cellule.

L’abus de la prison préventive est en grande partie responsable de cette surpopulation des prisons au Mexique. Nombreux sont ceux qui pourraient attendre leur procès dehors, mais de fait il y a de nombreux cas où l’on détient les personnes en prison pendant des années en attente de jugement. Les autres motifs qui expliquent la surpopulation des prisons dans le pays sont le durcissement des peines, l’augmentation des « délits » considérés comme graves, la durée des procès, l’augmentation des sanctions pénales pour des faits en rapport avec les drogues ou délits à la santé ou par stratégie d’enfermer tous ceux et celles qui dérangent d’une façon ou d’une autre l’ordre établi par l’État.

Ce sont les facteurs qui font qu’aujourd’hui, le Mexique se situe au sixième rang des pays aux prisons les plus surpeuplées au monde avec 257 000 prisonnier·e·s.

En ce qui concerne l’évolution du nombre de prisonnier·e·s, au Mexique il n’a cessé d’augmenter 40 % pour la population masculine et de 100 % pour la population féminine, dans les dix dernières années.

La construction de prisons et de centres d’enfermement fait partie de la stratégie d’investissement parallèle du système de contrôle utilisé par l’État, les forces de répression, les investisseurs et les institutions qui, à travers la manipulation outrancière de « la peur du délinquant », sous le mot d’ordre « lutte contre la délinquance », compte sur l’acceptation sociale potentialisée par la pédagogie collective imposée par le biais de programmes et messages véhiculés par les moyens massifs de communication.

Sources :

animalpolitico /2015/ 4 de cada 10 presos en mexico aun no reciben condena

Délit et Prison au Mexique, Rapport et historique de la population carcérale du District Fédéral et de l’État de Mexico, 2002 à 2013, août 2014 Centre de Recherche et d’études économiques (CIDE)

Traduction Ju, Amparo, Les trois passants

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